Théoricien de l'économie de premier plan, né au cœur de la France rurale pour finir au sommet du Collège de France, Roger Guesnerie est mort à 82 ans, le 4 janvier, à Paris.
Il n'appartenait pas à la caste des économistes médiatiques, préférant la précision du séminaire de recherche à l'agitation des studios télé. Pourtant, son empreinte se retrouve aujourd'hui dans chaque débat sur la fiscalité optimale, la régulation des monopoles ou la tarification du carbone.
Lire aussiFiscalite competitivite le risque d un decrochage de la France en Europe ressurgitNé en 1943 en Mayenne, il a gravi tous les échelons de l'université, passant de Polytechnique au corps des Ponts et Chaussées, pour devenir l'un des grands théoriciens de la microéconomie mondiale. C'est à l'École des Ponts que Roger Guesnerie commence à appréhender l'économie par le prisme des mathématiques. Pour lui, la discipline n'est pas un art littéraire, mais bien une science capable de modéliser le bien-être collectif.
En intégrant le Centre d'études et de recherches mathématiques appliquées à la planification (Cermap), il se spécialise dans le calcul économique public, tentant de quantifier l'intérêt général pour éclairer les choix de l'État.
Ses travaux sur la théorie de l'équilibre général bousculent le dogme du laisser-faire. Là où le modèle classique Arrow-Debreu imagine une coordination parfaite par les prix, Guesnerie démontre que l'introduction de réalités concrètes — économies d'échelle, externalités, secteurs stratégiques — grippe la machine.
Lire aussiPour un collectif d economistes le pognon de dingue freine les inegalitesL'efficacité devient alors une construction politique nécessitant des régulations explicites. Ce socle théorique offre une légitimité scientifique à l'économie mixte, prouvant que l'État doit cadrer le marché pour garantir une stabilité sociale et environnementale.
Le terrain de prédilection de Guesnerie fut celui de la redistribution. Dans son ouvrage de référence, A Contribution to the Pure Theory of Taxation, il explore la ligne de crête entre la levée de l'impôt et la préservation de l'initiative individuelle. Comment corriger les inégalités sans briser la dynamique de création de richesse ? Cette méditation sur la fiscalité optimale continue d'irriguer les réflexions sur la TVA, l'impôt sur le revenu et la taxation du capital.
Ses publications dans les revues les plus prestigieuses, comme Econometrica, l'ont placé au centre d'un réseau d'excellence. Il y a côtoyé et accompagné les plus grands noms, de Jean-Jacques Laffont à Jean Tirole, futur prix Nobel qu'il guida dans ses premières années de recherche.
Ses travaux ont également porté sur la théorie des fluctuations et la coordination des anticipations, remettant en question l'idée selon laquelle les agents agissent toujours selon une rationalité parfaite. Pour Guesnerie, les croyances partagées, même erronées, peuvent déstabiliser des marchés entiers et exigent une coordination publique.
Entré au CNRS en 1974, il devient un acteur clé de la refonte de l'enseignement économique à l'EHESS. À la fin des années 1980, il joue un rôle central dans la création du laboratoire Delta, véritable foyer de la microéconomie française. C'est sur ce noyau qu'il bâtira, en 2007, la Paris School of Economics (PSE) aux côtés de Daniel Cohen et Thomas Piketty.
Lire aussiGabriel Zucman face a Philippe Aghion duel d economistes autour de la taxe des milliardaires au France Digitale DayPremier président de PSE jusqu'en 2015, il a piloté l'installation sur le campus Jourdan, faisant de l'institution un aimant mondial pour les talents internationaux. Malgré des passages remarqués à Harvard, à l'université de Pennsylvanie ou à la London School of Economics, il est resté fidèle à la recherche publique française. Il a convaincu les pouvoirs publics que la pensée longue et la recherche fondamentale valaient bien quelques investissements budgétaires.
Élu au Collège de France en 2000, il y a occupé la chaire « Théorie économique et organisation sociale » jusqu'en 2013. Sa leçon inaugurale soulignait déjà l'urgence de faire dialoguer les modèles savants avec la perception citoyenne de la justice et du risque. Pédagogue rigoureux, il a vulgarisé les concepts d'externalités et d'incitations sans jamais sacrifier la complexité du réel. Il s'est attaché à rendre la théorie compréhensible au-delà du cercle des spécialistes, devenant une figure respectée du débat public tout en fuyant la politique partisane.
Lire aussiRechauffement climatique s adapter ou lutter il faut choisirSes dernières années de recherche ont été marquées par une préoccupation majeure : l'urgence climatique. Roger Guesnerie a cherché à adapter les modèles économiques à la rareté écologique et à l'irréversibilité des dommages environnementaux. Il a notamment promu le concept de « taux d'intérêt écologique » pour valoriser le long terme dans les arbitrages publics. Plaidant pour un prix du carbone cohérent, il voyait dans cet outil le pivot d'un nouveau contrat social mondial redistribuant les efforts entre les générations et les pays.
Bibliographie choisieA Contribution to the Pure Theory of Taxation, Cambridge University Press (1995). L'ouvrage de référence sur les mécanismes de taxation optimale et la redistribution.
Assessing Rational Expectations: Sunspot Multiplicity and Economic Fluctuations, MIT Press (2001). Une analyse critique des croyances des agents économiques et de leur impact sur la stabilité des marchés.
L'État et le marché, leçon inaugurale au Collège de France (2000). Sa vision synthétique du rôle régulateur de la puissance publique face à la décentralisation marchande.
Deux économistes face aux enjeux climatiques, avec Nicholas Stern, Éditions Le Pommier (2012). Un plaidoyer pour intégrer l'urgence écologique au cœur de la pensée économique moderne.
Le calcul économique public, divers travaux au Cermap. Les fondements méthodologiques de l'évaluation des politiques publiques en France.
2026-01-12T16:30:50Z